Mardi 8 décembre 2009 2 08 /12 /Déc /2009 14:25

Dans un grande salle, aux allures glaciales, un médecin examine une femme. Cette dernière est nue face à l'homme en blouse blanche qui l'observe et la mesure de toutes les façons possibles. En même temps qu'il chiffre les narines de la femme, une secrétaire dactylographie ces notes. En l'espace de quelques minutes, cette scène effroyable traumatise le spectateur pour le reste de sa vie. Outre le visage de Monsieur Klein, il ne pourra jamais oublié le visage de cette femme future victime des camps de la mort.


Monsieur Klein ne s'ouvre pas sur une scène habituelle au cinéma. Le premier visage que le spectateur découvre n'est pas celui d'Alain Delon dans le rôle de Klein. Le premier visage montré est celui de cette femme d'origine juive dont l'acte de mort est signé par la main d'un français. En une séquence, Losey dit tout : le génocide, ses instigateurs et ses victimes. Une trentaine d'années après la tragédie, sur la demande d'Alain Delon, Joseph Losey revient sur l'une des pages les plus sombres de l'histoire française. Nous sommes en 1976 et personne encore n'a osé filmé la période de l'occupation d'une façon si noire. Derrière la caméra, c'est l'œil d'un cinéaste engagé qui filme les tourments de Monsieur Klein perdu dans cet inhumanité à laquelle il a lui même participé.

 


1942, sous le Paris de l'occupation, Monsieur Klein est un riche marchant d'art dont l'affaire du moment est de racheter, à un prix dérisoire, les œuvres d'art appartenant aux juifs alors en difficulté dans une capitale peuplée d'officiers allemands et de collaborateurs. Il affiche avec fierté sa richesse et fait preuve d'une grande arrogance auprès de tous. Alors qu'il raccompagne jusqu'à sa porte d'entrée l'un de ces clients, a qui il venait d'acheter un tableau d'un peintre Hollandais, il trouve sur son palier un courrier bien particulier : un journal réservé aux juifs. La machine infernale est lancée et Klein ne pourra lutter contre l'Histoire.


Ce Monsieur Klein rappelle étrangement un certain Joseph K. Le héros de Losey comporte bien des similitudes avec le héros kafkaïen du Procès. Comme lui, il se lève un beau jour et voit sa vie basculer dans un véritable cauchemar dont il est impossible de sortir indemne. Alors que Joseph K n'était coupable que d'exister, Robert Klein lui est coupable d'avoir participé à l'extermination du peuple juif. Chaque plan travaille à le rendre coupable de ce crime. Lorsqu'il comprend l'existence d'un homonyme juif, il se précipite à la Préfecture de Police puis aux Affaires Juives car dans la France de 1942, il est conscient du sort réservé à la communauté juive. Or par ce geste de « bon français », il devient suspect idéal pour la France de Vichy qui désormais le traque pendant qu'il traque son homonyme. Autour de lui, un paysage maussade et grisâtre, une France des couvres-feu et de sa police française, une France qui sort dans des cabarets en compagnie de l'ennemi et rit à gorge déployée des parodies faites sur le peuple juif. Dans cette France de Vichy, Robert Klein court d'un endroit à l'autre pour trouver la clé de ce cauchemar, de ce procès incompréhensible. D'un endroit à l'autre, l'arrogant Monsieur Klein découvre le véritable visage de ces gens qu'il s'amusait à mépriser. D'une scène à l'autre, le spectateur, quant à lui, découvre le véritable visage de sa nation et de toute nation pris dans le tourbillon de l'Histoire.


Joseph Losey se plaisait à rappeler que son film allait au-delà du banal rappel des faits. Le cinéaste paria, à l'époque condamné à figurer sur la fameuse « liste noire » d'Hollywood, signait avant tout un film sur l'indifférence. Car finalement, il n'était question que de cela : l’inhumanité de l’homme envers l’homme. « C’est un film qui montre ce que des gens très ordinaires, tels que nous pouvons en rencontrer autour de nous, sont capables de faire subir à d’autres gens ordinaires » répétait le cinéaste. Un film rare, d'une intensité effarante dont les séquelles sont indélébiles. Monsieur Klein s'impose comme un film véritablement dur à voir. Losey ne filme pas la violence physique faite aux juifs. L'uniforme allemand se fait rare. Les camps de concentration n'apparaissent jamais à l'écran. Pourtant, il demeure une violence fantôme, indicible et insoutenable : la violence de la France de Vichy. Elle jalonne le film, apparaît ici et là, et s'impose comme seule et unique coupable. Une France qui se tait et qui laisse faire comme le montre ces derniers plans ignominieux, où des policiers français embarquent hommes, femmes et enfants dans des bus sous les yeux de français crédules. Les bus passent sous le regard d'un marché. Des êtres humains vont mourir tandis que la vie continue.


Monsieur Klein doit indéniablement sa réussite (tardive) a l'admirable interprétation d'Alain Delon, l'éternel être abîmé par la vie qui excelle au cinéma dans les rôles de solitaire. Dans la séquence finale, les merveilleux yeux bleus d'Alain Delon laissent entrevoir une lueur d'espoir. Ils brillent à nouveau. Ils s'illuminent tandis qu'autour de lui, la peur s'amplifie. La police française sépare les mères des enfants et dans le triste Vélodrome d'Hiver, des centaines de juifs se retrouvent derrière des barbelés. Prisonniers à jamais de l'Histoire. Parmi eux, Robert Klein. Lui aussi, parti à jamais pour partager le sort des juifs ou alors parti par égoïsme dans l'unique but de trouver la véritable identité de son Monsieur Klein. La porte du wagon se referme brusquement sur le visage de Delon. Derrière lui, dans l'ombre, l'homme a qui il avait acheté le tableau d'un peintre Hollandais. Magnifiquement douloureux.

Par zelda zonk - Publié dans : Cinéma
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Plan séquence

"La vie est un long plan séquence qui va de la naissance jusqu'à la mort", de temps en temps, on aimerait couper des scènes au montage car elles n'ont strictement rien à faire dans l'histoire. La lumière n'y est pas bonne et les figurants sont mauvais. Et puis parfois, on aimerait revivre d'autres scènes, les rejouées jusqu'à abîmer la bobine pour savourer ces instants si parfaits. Quoique l'on dise la fiction rejoint toujours la réalité... 

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