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Le cinéma rétro de Jean-Pierre Jeunet est vilainement pointé du doigt. Pensez-vous! Prôner les bienfaits de jadis dans le monde contemporain est totalement rétrograde et refuser le progrès terriblement dangereux. Mais Jeunet (heureusement) se moque du quand dira t-on et persiste à créer une œuvre à part dans le paysage du cinéma français. À l'image de Tim Burton outre-Altantique, il propose au public, aseptisé par la modernité, un véritable spectacle cinématographique, où l'atmosphère rétro est sublimée à l'aide des progrès techniques. S'enfermer dans une salle obscure avec un film de Jeunet dégage un étrange sentiment. Un retour en arrière exquis et non pas conservateur comme certains se plaisent à l'imaginer. Devant ce marchand de bonheur, le spectateur retrouve les yeux pétillants de l'enfance, celui d'un temps inconnu mais fantasmé. Jeunet, tel un Père Noël un peu grincheux, offre à son spectateur un jouet magique : Micmacs à tire-larigot.
Le héros du nouveau Jeunet n'est pas une délicieuse serveuse de Montmartre, à la bouille charmante mais un jeune homme prénommé Bazil, un garçon fantaisiste, que la vie n'a point épargné. Amélie Poulain du bar des Deux Moulins aurait pu être sa cousine éloignée. Comme elle, il a perdu un être cher : un père militaire mort au combat à cause d'une mine. Comme elle, il aime les plaisirs simples de la vie : manger de la Vache qui rit devant un film en noir et blanc par exemple. Comme elle, il a cette crainte attendrissante de l'autre, cette peur d'aimer et d'être aimer. Oui, Bazil et Amélie, sont de la même famille. Celle qui fait recette chez Jeunet. Amélie cherchait à être la fée de Montmartre en rendant le tout Paris heureux. Bazil cherche à se transformer en Zorro des temps modernes. Sa mission : se venger de la mine qui a tué son père, de la balle qu'il a dans la cervelle et de ces marchands d'armes qui pourrissent le monde. Noble mission donc, pour laquelle Bazil est accompagné d'une joyeuse bande de personnages décalées, joyeux parias ayant le cœur sur la main, êtres oniriques échappés d'un conte à la Prévert ou Carné.
L'histoire commence par une séquence en forme de déclaration d'amour au cinéma où Bazil, vendeur dans un vieux vidéo-club du vieux Paname, savoure avec passion une Vache qui rit en même temps que Le Grand Sommeil de Howard Hawks. Alors qu'il récite les dialogues mythiques de Humphrey Bogart et Lauren Bacall, une fusillade éclate dans la rue. La situation rocambolesque vient loger une balle perdue dans le front de Bazil. À partir de cet instant, le cinéphile enfantin perd le cours de sa vie. Plus de travail, plus d'appartement, plus personne, juste une balle dans la tête. Bazil ère dans le Paris de jadis et est recueilli par une bande de joyeux chiffonniers, marginaux, petites gens au cœur gros comme ça, de joyeux prolos comme on en fait plus. Tout ce petit monde peuple donc le nouveau Jeunet. Véritable caverne d'Ali-baba, on l'on fait tout avec n'importe quoi, Mic Mac à tire-larigot prend les airs d'un jovial bazar où la société de consommation se retrouve à terre face à la générosité des gens qu'elle rejette. Parce que derrière la féerie du vieux Paname ressuscité, derrière le caractère burlesque des personnages et les sourires déclenchés à chaque réplique de l'un d'entre eux, il y a l'engagement, « gentillet » je vous l'accorde, de Jeunet.
Chaque conte a sa morale. Mic Mac à tire-larigot a par conséquent la sienne. Morale facile mais morale tout de même qui ne fait pas de mal dans le monde actuel. Avec de la récup, le réalisateur dénonce le monde d'aujourd'hui, celui dont il ne se satisfait pas, maladie commune à tant de ses contemporains. Il le fait à sa manière en bricolant un monde de gentils où les qualités et défauts de chacun sont utiles pour la mission de Bazil, où les protagonistes cultivent à merveille cette amour de l'autrefois et tacle à merveille les vices du présent. Puis il conçoit, en opposition à ce monde, un univers de méchants. Délicieusement caricatural, ce monde là est habité par des êtres cyniques, sans foi, ni loi. Eux ne s'occupent pas de leur progéniture qui confond Rambo et Rimbaud. Eux ne connaissent pas la joie de la vie en communauté, aiment la rigidité de la modernité et collectionnent des objets profondément fous tels que l'œil de Mussolini ou la molaire de Marilyn. Eux étalent sans cesse les liens étroits qu'ils entretiennent avec le pouvoir en place. Les méchants fascinent Jeunet et améliorent ses contes fantaisistes. Ce qui captive chez ces méchants c'est leur aptitude à être ignobles jusqu'au bout, comme dans cette séquence finale où ils se retrouvent pris au piège du monde des gentils. Ils usent de tous leurs moyens pour arriver à leurs fins et en cela ils sont fascinants. C'est ainsi que André Dussolier (le méchant) vole parfois la vedette au clown triste (Dany Boon). Un peu comme jadis, dans ces comédies populaires à la française, où le méchant joué par Louis De Funès piqué souvent la place du gentil interprété par Bourvil. Le méchant interloque parce qu'il est autre, parce qu'il est l'inconnu, celui qu'on ne côtoie pas mais dont on connait le nom.
Dans cette fable moderne mais fabriquée à l'ancienne, on ressort le cœur enjoué d'avoir assisté à un vrai spectacle de cinéma. Assis dans ce fauteuil rouge, le spectateur a voyagé dans des contrées lointaines. Jeunet, machine à remonter le temps? Par certains aspects sa nouvelle production, nous interloque sur les qualités d'un passé enfoui, celui des contes à la Prévert où les personnages avaient de la gouaille, le sens de la répartie et une générosité extrême. Hier, avec pas grand chose en main et pas un sous en poche, on arrivait à être heureux sans difficulté par le simple fait d'être « ensemble » comme le sont ces héros d'un autre temps : une môme caoutchouc, un fabriquant d'automates, un cascadeur... Aujourd'hui, avec rien en main, il semble impossible d'être heureux. Aucune apologie entre les lignes du scénario de ce distrayant mic mac, Jeunet confronte l'hier et l'aujourd'hui sans faire preuve de réel mépris à l'égard du monde de ses contemporains. Sans celui-là, il a conscience que la qualité de son image ne serait pas la même, sa folie des grandeurs et de la perfection cinématographique ne serait pas possible. Enfin, il sait que sans ce progrès apporté par la modernité You tube n'existerait pas et les méchants marchands d'armes ne pourraient être dévoilés à la face du monde et à la justice. La jolie conclusion de ce loufoque Mic Mac à tire-larigot amène à penser que Jean-Pierre Jeunet n'est pas le réfractaire à la modernité qu'on aime tant à s'imaginer. Il est juste le nostalgique des jouets anciens parfaitement bricolés avec passion et amour, comme ses films.